Pourquoi existe-t-il encore aujourd’hui un tel tabou autour de la guerre d’Algérie ?

En 1962 se terminait ce que l’on mettra du temps à appeler la guerre d’Algérie. Pourtant, près de 60 ans plus tard, le sujet reste sensible entre les deux pays. Entre colonialisme, indépendance et guerre des mémoires, retour sur un pan de l’histoire franco-algérienne.

Aujourd’hui encore, lorsque la guerre d’Algérie est évoquée, de vives réactions font surface dans le débat public. En septembre dernier, Emmanuel Macron reconnaissait la responsabilité de l’armée française dans la torture et le décès de Maurice Audin, un mathématicien militant pour l’indépendance de l’Algérie, symbole des dérives de l’armée pendant la guerre. Si cette déclaration a été suivie de soulagements pour certains et a été qualifiée de « pas positif louable » par le gouvernement algérien, elle ravive une plaie ouverte pour d’autres. Mais pourquoi de tels différends existent-ils entre les acteurs de ce conflit ?

En 1954, plus de cent-vingt ans après le début de la colonisation de l’Algérie par la France, le Front de Libération Nationale (FLN) prépare et organise des attentats dirigés contre un système français jugé profondément inégalitaire envers les Algériens colonisés, majoritairement paysans et réduits à la misère face à la crise agraire. Après deux ans d’escalade des tensions, l’Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux qui autorisent l’envoi du contingent dans le cadre de missions de « maintien de l’ordre » dans les départements algériens. De véritables scènes de guérilla éclatent dans toute l’Algérie, opposant des appelés français (des militaires non-professionnels) aux indépendantistes algériens. Bien qu’illégale, la torture est largement utilisée, autant par l’armée française que par le FLN. Face à l’impuissance du pouvoir politique en place à mettre un terme à cette guerre qui s’embourbe, Charles de Gaulle est rappelé à la présidence en 1958. Il envisage l’autodétermination dans son fameux discours : « Je vous ai compris ! » de 1959. En France, l’opinion publique favorise désormais un retour à la paix, même si cela doit coûter l’indépendance de l’Algérie au pays. Pourtant, les tensions entre le FLN et l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS), le mouvement de résistance des Européens d’Algérie, ne faiblissent pas : tous deux organisent des attentats aussi bien en Algérie qu’en métropole alors que l’Etat français réprime toujours les manifestations pro-indépendance. Finalement, le 18 mars 1962, les accords d’Evian rendent leur souveraineté aux Algériens et l’indépendance est déclarée le 3 juillet de la même année.

Cette guerre a laissé de nombreux traumatismes derrière elle, expliquant en partie son absence dans le débat public. Sans certitude absolue, on estime le nombre de victimes algériennes entre 300 000 et 400 000, ce qui représente la même proportion dans la population totale que les hommes français tués pendant la Première Guerre mondiale. Côté français, on estime à 27 500 le nombre de morts. Ces chiffres restent imprécis, les décès liés à la torture et aux exécutions sommaires étant difficiles à estimer. Cependant, les morts n’ont pas été les seules victimes de la guerre, toute la complexité de la situation prenant sa source dans ce constat. L’absence de consensus mémoriel entre les différents acteurs est frappante, ces derniers n’ayant pas vécu les évènements de la même manière et n’en ayant pas eu les mêmes ressentis.

Les appelés du contingent, des jeunes français souvent âgés d’une vingtaine d’année à peine, étaient envoyés en Algérie après environ un mois de service militaire ; ils étaient loin d’être des soldats professionnels. Beaucoup vécurent leur passage en Algérie comme une expérience traumatisante puisqu’ils furent témoins et durent parfois réaliser des actes de tortures ou d’exécutions sommaires. À leur retour en France, très peu d’entre eux osèrent parler de ce qu’il s’était passé de l’autre côté de la Méditerranée.

L’armée française fit également appel à des supplétifs algériens pour élargir ses rangs. On les appelait les « harkis », et ces derniers combattaient aux côtés des militaires français, généralement pour des raisons de survie que par réelle conviction idéologique. Ils furent jusqu’à 250 000 à défendre les intérêts de la France dans leur pays. Seulement, à la fin de la guerre, la France n’en accueillit que 25 000 avec leur famille, abandonnant les autres à leur sort en Algérie. Après la déclaration d’indépendance et comme souvent après la guerre, des règlements de comptes conduisirent au massacre de beaucoup d’entre eux, car ils furent considérés comme des traîtres. En Algérie, on utilise d’ailleurs le terme « harki » pour désigner un traître. Ceux qui furent rapatriés en métropole n’eurent pas l’accueil auquel ils s’attendaient. On les rassembla dans des camps où ils ne furent jamais intégrés au reste de la population et on ne reconnut pas la valeur de leur engagement pour le pays. Aujourd’hui encore, ils ne sont pas reconnus de la même manière que les appelés aux côtés desquels ils se sont battus.

Les européens d’Algérie, que l’on appelle les « pieds noirs », furent également rapatriés au sortir de la guerre. Ces français avaient construit leur vie en Algérie au cours du dernier siècle. Au temps de la colonisation, ils n’étaient pas considérés comme de véritables Algériens, même après y avoir vécu pendant plusieurs générations. Leur retour en France fut cependant difficile : ils furent considérés comme des étrangers par les Français et ne furent pas facilement intégrés.  N’étant “chez eux” dans aucun pays, la construction de leur identité en tant que communauté resta très compliquée, même plusieurs décennies après la guerre, car ils ne se considéraient ni Algériens ni Français.

De l’autre côté de la mer, la guerre a également laissé des traces. De la même manière qu’en France après la deuxième guerre mondiale, le mythe des héros de la résistance et de l’indépendance se répandit dans la population. À la fin de la guerre, n’étaient considérés comme algériens que ceux qui avaient souffert de la colonisation et de la révolution qui suivit. Pour eux, les torts étaient français.

En revanche côté français, la guerre resta ancrée dans les mémoires avec une certaine culpabilité. Elle vint s’ajouter à l’échec cuisant des forces françaises au Vietnam pour constituer une réelle blessure dans le nationalisme français. Les deux conflits vinrent ternir la puissance d’un pays qui sortait victorieux de la Seconde Guerre mondiale. On se référa pendant de nombreuses années à tout cela comme étant les « évènements d’Algérie » ; ce n’est qu’en 1999 que l’on vota à l’Assemblée Nationale de reconnaître officiellement en tant que telle la « guerre d’Algérie ». Pendant plus de trente ans, elle fut totalement absente des débats publics en France. Les archives ne furent ouvertes qu’en 1990, ne laissant avant cela aucune chance à la progression des connaissances historiques de cette guerre.

Pourtant, avec l’arrivée d’une nouvelle génération d’historiens et de journalistes qui n’ont pas connu la guerre, les langues semblent commencer à se délier, notamment du côté français. La reconnaissance des dérives de l’armée par les représentants politiques français contribue également à l’apaisement des relations franco-algériennes. Il existe pourtant toujours un certain cloisonnement des mémoires qui ne permet pas de tourner complètement la page et ralentit le travail de réconciliation. L’impossibilité d’un consensus autour de la date du 19 mars comme jour officiel de la fin de la guerre en constitue un parfait exemple.

On peut donc comprendre que la guerre d’Algérie est une partie sombre de l’histoire de France, autant par les horreurs commises par l’armée que par l’absence de considération de l’Etat à l’égard des pieds noirs et des harkis.

par Noémie Martin

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