Justice sociale et redistribution

Le débat autour des remèdes à apporter à l’injustice sociale est aujourd’hui polarisé autour de la question de la redistribution. S’il s’agit d’un aspect essentiel de la justice sociale, le risque serait d’oublier qu’il n’est pas le seul.

Pourquoi la redistribution est-elle un enjeu important dans nos sociétés ?

Pour comprendre les enjeux de la redistribution et les sources du débat qu’elle alimente, il semble d’abord nécessaire de revenir sur les principes qui la précèdent. A première vue, la nécessité d’une redistribution vient du fait que le principe d’égalité entre les Hommes, quel que soit le sens qu’on donne à cette égalité, est une idée profondément ancrée dans les sociétés. Comme l’écrivent Pierre Rosanvallon et Jean-Paul Fitoussi dans Le nouvel âge des inégalités, « Il n’est pas de théorie sociale, même les plus critiques eu égard à certains critères d’égalité, qui ne soit fondée elle-même sur l’exigence de l’égalité dans au moins une dimension. Comment, en effet, se prévaloir d’une attitude éthique, si chaque individu ne se voit pas accorder une égale considération dans un certain domaine (…)? » Depuis des siècles, philosophes, sociologues et économistes s’interrogent sur les différentes conceptions de l’égalité qui guident les rapports entre les Hommes. Car la notion d’égalité est plurielle : il en existe probablement autant de définitions que de représentations subjectives que l’on peut s’en faire, chaque situation particulière pouvant engendrer une nouvelle réflexion sur la définition de l’égalité qui semble la plus juste et appropriée. C’est ainsi que l’on comprend la dimension éminemment subjective et problématique de la définition d’une seule égalité qui sous-tendrait la promotion d’une forme unique de justice sociale dans une société.

Comment penser alors les débats autour de la redistribution ?

Le principe premier de la redistribution est d’opérer des prélèvements puis des transferts afin de corriger des dotations initiales inégales pour créer les conditions réelles de l’égalité que l’on entend promouvoir. En France, selon le sociologue François Dubet, deux grands principes sous-tendent cette redistribution. Le plus ancien, le principe d’égalité des places, vise à réduire les écarts entre les conditions de vie des plus modestes et des plus aisés. Sa promotion passe notamment par une redistribution dite verticale, qui s’incarne essentiellement dans le principe de progressivité de l’impôt en France. L’autre idée qui sous-tend la justice sociale (et donc la redistribution), serait celle d’égalité des chances qui correspond au principe méritocratique, idée beaucoup plus prégnante aujourd’hui. Dans cette optique méritocratique, l’État a pu mettre en place différents dispositifs afin d’essayer de créer des conditions égales là où le changement social peine à se faire. Transferts purs sous condition de ressource (à l’image des minima sociaux), « discrimination positive », politiques de quotas, sont autant d’illustrations de cette volonté de donner à tous les mêmes chances de réussir. Voilà, en théorie, une manière de définir la redistribution en France.

Venons-en maintenant à la pratique. Pour s’attaquer de manière concrète à l’injustice sociale, il apparaît nécessaire de choisir un angle d’attaque. Or, selon l’angle choisi, on va plutôt favoriser l’un ou l’autre des principes cités précédemment. On s’expose dès lors à heurter la définition subjective de l’égalité de certains individus. En effet, égalité des places et égalité des chances n’appellent pas les mêmes mécanismes redistributifs. Ainsi, là où certains verront la mise en pratique de leur conception de l’égalité, d’autres pourront ne pas y trouver satisfaction. On comprend donc pourquoi le système de redistribution français n’a cessé de provoquer des oppositions dans son histoire. On peut simplifier cette opposition entre deux courants principaux : d’un côté un courant de mouvance libérale qui accorde plus d’importance à l’égalité des chances et accepte l’existence d’inégalités dès lors qu’elles reposent sur le mérite ; de l’autre, un courant qui préconise plutôt une redistribution verticale en vue de réduire les écarts entre les plus riches et les plus modestes dans une optique d’égalité des situations.

En outre, les débats viennent aussi de ce que la promotion de la justice sociale semble se heurter à des difficultés pratiques, en termes d’efficacité économique. Certains mécanismes de redistribution semblent ne plus être en mesure de promouvoir l’idée de justice sociale qui a justifié leur mise en place. C’est ce que dénoncent par exemple Thomas Piketty, Camille Landais et Emmanuel Saez dans Pour une révolution fiscale. Les auteurs estiment que le système fiscal actuel avantage les 1% les plus riches qui se voient relativement peu prélevés en raison de la nature de leur revenu (le capital étant moins taxé que les revenus du travail), soulignant ainsi les contradictions d’un système construit au départ pour assurer la progressivité fiscale. Le lien entre redistribution et justice sociale n’est donc pas mécanique.

Mais la redistribution ne résume pas à elle seule la justice sociale …

Parce que ses conceptions sont plurielles, souvent antagonistes, les arguments du débat qu’alimente la redistribution ne sont donc jamais simples à comprendre. Le risque serait alors, en polarisant la réflexion sur le thème de la redistribution, de négliger les sources de l’injustice sociale pour se concentrer seulement sur la manière de la réduire. Pourtant, avant même de vouloir redistribuer, peut-être faudrait-il s’interroger sur les sources et la persistance de ces inégalités que l’on souhaite corriger.

Il semble nécessaire de revenir ici sur un principe fondamental de l’idéal de justice sociale en France : le principe d’égalité des chances. Polariser le débat sur le système de redistribution reviendrait à considérer comme acquis le fait que, une fois les dotations initiales corrigées, ce principe soit réalisé. Or, rien n’est moins sûr. En effet, ainsi postulée, l’égalité des chances (qui mobilise des valeurs essentielles de liberté et d’autonomie) laisse croire que les hommes sont seuls maîtres de leurs réussites et de leurs échecs, une fois les moyens pour réussir distribués. Ainsi, il omet l’action du milieu social, comme si la redistribution permettait de mettre tout le monde sur la même ligne de départ. Or, le milieu social semble bel et bien avoir un effet sur la réussite. On constate en France une influence très importante de l’origine sociale sur les trajectoires individuelles. De même, on observe des phénomènes de discriminations dans de nombreuses sphères de la vie sociale (accès à l’emploi, au logement etc.). Ainsi, contre l’idée de la réussite comme récompense du mérite, on peut souligner le fait que les individus ne sont pas toujours placés dans des conditions d’égalité en raison de critères (appartenance ethnique, sexe, ou lieu de résidence par exemple) qui les éliminent de facto de la course. Il y a donc une réflexion à mener, en amont de celle sur la redistribution, sur l’influence d’autres facteurs que les simples ressources économiques dans la formation des inégalités sociales.

En outre, comme le souligne encore Dubet : « La méritocratie est intolérable quand elle associe l’orgueil des gagnants au mépris pour les perdants ». Cela nous amène à souligner que la justice sociale ne se limite pas à la réussite matérielle. En effet, les luttes sociales pour l’égalité ne sont pas exclusivement fondées sur la volonté d’obtenir des avantages matériels mais sont aussi des luttes pour la reconnaissance, comme le souligne le philosophe Axel Honneth. Au-delà d’une égalité matérielle, ce que doit aussi promouvoir la justice sociale c’est donc une égale reconnaissance. C’est là une dimension essentielle de la vie sociale puisque, comme le précise Dubet, les inégalités sont aussi des « expériences subjectives, des sentiments et des émotions participant à la formation, à la destruction parfois, des sujets ». La reconnaissance, en participant à la valorisation des individus aussi bien dans l’intimité que dans les sphères publiques (reconnaissance de droits égaux) et collectives (reconnaissance d’une utilité sociale) contribue ainsi à renforcer le sentiment d’égalité. Il semble donc également important aujourd’hui de prendre en compte la reconnaissance comme un élément essentiel de la justice sociale.

Certes, la redistribution semble être indispensable dans une logique de promotion d’égalité entre individus. Néanmoins, il n’est pas certain qu’elle soit suffisante pour assurer la promotion des idéaux de justice sociale et pour réduire les inégalités. De plus, sa dimension subjective en fait un élément sans cesse débattu et remis en question, ce qui est susceptible de limiter d’autant plus son action. Dès lors, il semble absolument nécessaire de mobiliser d’autres éléments, tels l’effet du milieu social ou l’importance de la reconnaissance, afin de faire avancer la réflexion et de continuer à lutter contre les inégalités au sein de la société.

par Clémentine Bouleau

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