A quoi servent (encore) les anthropologues ?

Le 15 novembre 2017 disparaissait Françoise Héritier, anthropologue française de renom. Quelques semaines plus tôt, au mois d’octobre, elle était l’invitée d’Augustin Trapenard sur France Inter, une occasion de discuter de son thème de prédilection : les racines de la domination masculine. À priori, l’anthropologie tombait à point nommé pour éclairer le débat public. En effet, au cours de ce même mois d’octobre naissait dans les colonnes du New York Times ce qu’on qualifie aujourd’hui « d’affaire Weinstein ». Pour autant, avez-vous entendu parler de « valence différentielle des sexes », concept au cœur de la pensée de Françoise Héritier ? Probablement pas. La raison est simple : à part quelques résurgences, l’anthropologie fait figure de champ disciplinaire défunt, coincée entre la linguistique comparée et la dialectologie.

Il est loin le mythe de l’anthropologue explorateur et ses immersions prolongées à l’autre bout du monde. Une question provocatrice mais pertinente se pose aujourd’hui : avec le processus de mondialisation, à quoi servent (encore) les anthropologues ? Autrement dit : la fin des sociétés traditionnelles a-t-elle précipité une « crise de l’anthropologie » dont la discipline ne s’est (toujours) pas remise ?

Anthropologie, ethnologie, ethnographie, socio-anthropologie : de quoi parle-t-on ?

Avant d’approfondir le sujet, il s’agit d’abord d’en définir les termes et de dissiper le brouillard conceptuel qui entoure des mots comme « anthropologie », « ethnologie », « ethnographie » et « socio-anthropogie ».

Appuyons-nous par exemple sur la définition de Claude Lévi-Strauss pour qui l’ethnographie, l’ethnologie et l’anthropologie constituent les différents stades d’un même processus.

L’ethnographie est le premier moment de la démarche intellectuelle de l’anthropologue. Elle consiste à décrire les pratiques sociales, les coutumes et les représentations d’une société. C’est une étude attentive, solitaire et patiente. L’ethnologie est un stade plus comparatif et permet de rendre compte de différences ou de similitudes entre les sociétés. L’anthropologie serait quant à elle une synthèse des informations et des concepts étudiés. Elle résume dans une théorie les conclusions tirées de la comparaison des sociétés dans le temps et dans l’espace et propose d’en dégager des principes généraux.

Une brève histoire de l’anthropologie de l’évolutionnisme à l’anthropologie des années 1960

Mais tous les anthropologues ne seraient pas forcément d’accord avec cette définition qui insiste beaucoup sur les structures. Les premières heures de l’anthropologie sont en effet marquées par l’évolutionnisme et non par le structuralisme. Si on demandait une définition à Lewis Henry Morgan, à Edward Tylor, ou encore à Herbert Spencer, l’anthropologie aurait plutôt pour ambition de rendre compte des différents stades d’évolution des sociétés.

Prenons la théorie de Lewis Henry Morgan, considéré comme l’un des premiers anthropologues américains. Dans Ancient society (1877), il développe une trame de l’évolution sociale en distinguant trois stades de l’humanité. Il y aurait d’abord la sauvagerie, caractérisée par l’apparition de la cueillette, puis la barbarie, où on retrouve notamment l’introduction de la poterie. Le troisième stade serait celui de la civilisation où se développe l’art élaboré. Sans grande surprise, on reconnaît l’influence de la théorie de l’évolution de Charles Darwin exposée en 1859, dans De l’origine des espèces.

Le début du XXème siècle marque la fin de l’évolutionnisme et la naissance du fonctionnalisme qui s’intéresse à l’interdépendance des faits politiques, culturels, et économiques. L’idéologie coloniale encourage le développement de l’anthropologie au Royaume-Uni et en France. Un fait à retenir : les expéditions de Malinowki dans les îles Trobriand en Mélanésie de 1915 à 1918 inaugurent l’observation participante. Cette rupture méthodologique donne naissance au mythe de l’anthropologue aventurier.

Aux Etats-Unis, c’est le culturalisme qui se développe dès les années 1930… non sans susciter quelques polémiques ! En 1928 paraît, en effet, l’ouvrage de Margaret Mead intitulé Adolescence à Samoa. L’anthropologue y décrit la sexualité libre et heureuse de la jeunesse de l’île Ta’ū. Or, à ce moment là, aux Etats-Unis, on pense plutôt prohibition et débats moralisateurs…

En France, l’anthropologie entretient un rapport étroit avec la philosophie et sa reconnaissance académique est assez tardive. Il faut attendre 1926 pour qu’un certificat d’ethnologie soit délivré par la Sorbonne.

Après la Seconde Guerre Mondiale, un virage important est opéré par Claude Lévi-Strauss. L’anthropologie entre dans son âge d’or. Elle se conçoit alors autour d’une étude (celle des sociétés froides, c’est-à-dire lointaines), d’un objet (la pensée symbolique), d’une méthode (le structuralisme), et d’une revue fondée en 1961 avec le linguiste Émile Benveniste : l’Homme.

Crise de l’anthropologie et mondialisation

Après les grandes heures du structuralisme, l’anthropologie entre en crise. Les années 1960-1970 sont marquées par des bouleversements géopolitiques tels que les mouvements de décolonisation et de forte croissance économique. Ces transformations nourrissent une auto-critique de la discipline et de nouvelles problématiques émergent autour de l’interconnexion des cultures et des pratiques sociales.

Pour Marc Abélès, auteur d’une Anthropologie de la globalisation, certaines distinctions autrefois au cœur de l’anthropologie deviennent alors obsolètes. Un exemple parmi d’autre : la dichotomie entre les sociétés du lointain et les sociétés du proche. Le propre de la mondialisation est en effet d’abolir les distances, de favoriser l’interconnexion des cultures et des modes de vie. Mais les anthropologues ne disent pas leur dernier mot et s’intéressent par exemple au rôle des ONG et des fondations.

L’anthropologie humanitaire, ou comment l’anthropologie renaît de ses cendres

Saviez-vous, par exemple, qu’il existe une anthropologie de l’aide humanitaire ?

À priori, l’humanitaire n’a rien d’un objet anthropologique : c’est un système d’aide qui s’intègre au cadre d’action du Comité international de la Croix-Rouge fondé en 1863. Mais avec la mondialisation, les ONG qui ne répondaient à l’origine qu’à des urgences sanitaires se tournent vers d’autres causes : environnementales ou artistiques, par exemple. L’occasion est trop belle pour l’anthropologie qui peut s’intéresser à la manière dont l’aide humanitaire est distribuée et reçue. Pourquoi une ONG organise-t-elle son action autour de la lutte contre la faim dans le monde et pas de la lutte contre le VIH ? Pourquoi attachons-nous plus d’importance à tel ou tel problème ?

Comme le souligne Francine Saillant dans son ouvrage Anthropologie critique de l’humanitaire, « les projets ne touchent jamais une population tout entière, des choix sont faits. » Or, si ces choix sont motivés par les valeurs de nos sociétés occidentales, l’anthropologie peut tenter d’en rendre compte.

Et ce n’est pas tout ! L’humanitaire transforme aussi notre vision d’autrui. Or, s’il y a bien une discipline qui fait de l’étude des autres son leitmotiv, c’est l’anthropologie. Toujours pour citer Françoise Saillant : « les images qui circulent à partir de l’humanitaire méritent toute notre attention, car elles mettent en scène la souffrance et une certaine idée de l’injustice (…). L’humanitaire construit une vision moderne de l’autre. Il n’est plus barbare ou sauvage : il souffre, il manque, il n’est pas et n’a pas. »

Nouvelles méthodes, nouveaux objets ?

On l’aura compris avec l’exemple de l’humanitaire, les transformations induites par le processus de mondialisation font émerger une myriade de nouveaux objets anthropologiques. La discipline n’a pourtant pas dit son dernier mot sur ses objets de prédilection comme la parenté ou les échanges. Une anthropologue comme Agnès Fine s’est par exemple intéressée à de nouvelles formes de parentés (l’adoption), aux réorganisations de la parenté (divorce, remariage) ou encore à l’homoparentalité. Jacques T. Godbout s’intéresse pour sa part aux différentes formes de don qui existent dans nos sociétés contemporaines en posant notamment la question suivante : « l’aumône faite à un mendiant a-t-elle quelque chose à voir avec le potaltch, avec le cadeau de Noël, avec l’invitation à dîner de l’homme d’affaires ? »

Du côté des méthodes employées, l’anthropologie contemporaine a apprivoisé son héritage : celui de l’enquête de terrain. Nadia Mohia insiste notamment sur le fait que l’anthropologue d’aujourd’hui ne peut plus se considérer comme un simple observateur : il est acteur de son enquête et doit en tenir compte.

Un exemple pour illustrer cette prudence nécessaire dans les enquêtes : celui de l’anthropologie médicale qui s’attache à étudier la manière dont les sociétés gèrent la maladie et dont les individus la vivent. On se doute que des précautions méthodologiques doivent être prises pour que les questions posées aux malades n’aient pas d’influence sur leurs réponses (phénomènes de honte ou peur d’être stigmatisé).

L’anthropologie est donc belle est bien vivante, tout comme la linguistique comparée ou la dialectologie — mais ça c’est une autre histoire. Elle s’est simplement transformée. D’ailleurs, les anthropologues nous avaient laissé des indices de ces transformations. C’est par exemple ce que suggère l’avertissement de Claude Lévi-Strauss au seuil de Triste Tropique en 1955 : « je comprends (…) la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que vingt-mille ans d’histoire sont joués. Il n’y a plus rien à faire : la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait, qu’on développait à grand peine dans quelques coins abrités (…). »

par Rémi Perrichon

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