La réalisatrice japonaise Naomi Kawase nous montre avec les Délices de Tokyo une nouvelle facette de ses talents. En filmant les déshérités elle donne au cinéma japonais des teintes de réalisme social. En résumé, Ken Loach le shintoïsme en plus. Film adapté du livre éponyme de Durian Sukegawa, elle nous replonge en effet dans cette esthétique fortement empreinte de la mystique shinto qu’elle nous avait fait découvrir avec son merveilleux Still the Water en 2014 entre chamanisme et ode à la nature. Les cerisiers jouent au métronome en donnant au film un ancrage rythmique dans la nature plutôt que dans la société. Entre la nature passion joyeuse et le monde humain passion triste, Kawase nous laisse à voir trois jeunes déshérités évoluer, dans cette brèche, chancelant entre deux mondes.

Photo 1

Sentarô est le gérant d’une échoppe dans la banlieue de Tokyo. Il vend des dorayaki, sorte crêpes fourrées avec une pâte aux haricots rouges (an). La mélancolie et la résignation semble occuper une grande place dans sa vie. Un passé trouble le hante dans une société où le bannissement est si prompt. Ses clients sont pour la plupart de jeunes filles du collège public voisin qui n’hésite pas à se moquer du cuisinier. Toutes sauf une : Wakana une jeune adolescente différente des autres. Elle n’assiste pas aux cours de soutien privés comme les autres, faute de moyen. On nous laisse entrevoir une mère instable et plus encline à la bière qu’à l’amour maternel. C’est ainsi que se noue un lien fort entre ces déshérités. Apparaît ensuite avec les bourgeons Tokue. Cette vieille femme est une lépreuse et ainsi une bannie au sens littérale de la société au Japon encore aujourd’hui. En faisant « chanter les haricots » Tokue réussit pourtant à faire de l’échoppe de Sentarô un lieu incontournable. Mais la société japonaise n’est pas dupe et le succès sera de courte durée.

Photo 2

Ce film traite finalement de la coercition dans la société japonaise. « Parfois l’incompréhension de la société nous écrase » nous dit ainsi Tokue. Avec ses trois personnages, ses trois générations et ses trois formes de déshérités, Naomi Kawase dénonce l’inégalité, l’intolérance et l’immobilisme de la société japonaise. Techniquement on ressent dans ce film le poids de la formation de photographe de Naomi Kawase. La composition de l’image est en effet particulièrement soignée et très sensuelle avec de nombreux gros plans sur la préparation de la pâte an. Au-delà de la finesse technique il faut aussi rendre grâce à la performance des acteurs, magnifiques. Si Masatoshi Nagase (qui joue le personnage de Sentarô) est acclamée par la critique depuis nombre d’années, Kirin Kiki (Tokue) qui est à la ville la grand-mère de Kyara Uchida (Wanaka), s’avère éblouissante de justesse et d’émotion.

Si vous vous êtes laissé conquérir, il est peut-être encore temps pour les dernières projections de Vers la lumière de la même réalisatrice dans la sélection en compétition au festival de Cannes.

par Baptiste Haon

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s