The Neon Demon.

Toutes les critiques (ou presque) concernant ce film tendent vers un seul point : Le réalisateur, Nicolas Winding Refn, présente une analyse de la mode et de la société de consommation. Autant dire que la Recherche de Proust se résume à une jolie romance. Alors oui, on peut s’accorder sur le fait que Refn décortique avec un œil sévère la tyrannie et l’artificialité de la mode (« si tu n’es pas née belle, tu ne le seras jamais »), mais c’est loin d’être l’unique objet du film.


Voici donc le propos : L’histoire de cette jeune fille de 16 ans, Jesse, qui rêve de devenir mannequin, interprétée avec une grâce infinie par Elle Fanning, retranscrit en fait le processus de contre-initiation. Quelle est donc cette chose ? Me direz-vous. Un petit détour anthropologique s’impose. L’initiation peut être ainsi définie comme une transmission de connaissances sacrées et secrètes, c’est en quelque sorte une progression vers une émancipation personnelle. On est bien loin du simple bizutage.
La contre-initiation, qui n’est pas véritablement symétrique à l’initiation, est tout ce qui contrefait l’idée traditionnelle et tout ce qui manifeste dans le monde un caractère « non-humain ». Ainsi le chemin vers la lumière est-il renversé, c’est la dégénérescence qui produit un renversement ou une révolte contre l’autorité légitime. De ce fait, on passe de l’Isrâ’ de Mohamed ou l’Ascension du Christ à Baudelaire qui se réjouit :
« Il n’est pas une fibre en tout mon corps tremblant
Qui ne crie : Ô mon cher Belzébuth, je t’adore ! ».
Et le film dans tout ça ?

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On peut prendre pour point de départ le symbole du film. Le triangle censé symboliser l’élévation est renversé. Si l’on s’en tient à la célèbre citation d’Augustin, on peut dire que la base représente la cité terrestre et le sommet la cité céleste. Le « Neon Demon » – Jesse donc – est souvent associé à un leitmotiv, celui de la chute, mais aussi à une beauté absolue (ce qui n’est pas sans rappeler « La beauté du diable »). Jesse a ce « quelque chose » qu’on ne peut ni situer ni décrire, un genre de beauté singulier, que nulle autre femme ne possède et qui correspond tout à fait à ce que nos sens réclament. Pusillanime, vierge et orpheline de surcroît (donc sans passé), elle incarne la pureté-même. Toujours ce même symbole, on remarque qu’il y a trois triangles pointés vers le bas (représentés dans le film par trois filles qui jalousent Jesse) et un vers le haut (je vous laisse deviner de qui il s’agit). C’est donc ce tryptique qui va entraîner la jeune fille vers cet état d’impureté, puisqu’une initiation ou une contre-initiation, rappelons-le, ne se fait jamais seul.
D’abord elle fait la connaissance de Ruby, qui l’aime secrètement et l’entraîne dans les soirées mondaines « où on s’éclate ». S’en suit alors une grave blessure à la main causée par Sarah, un autre membre du trio, montrant par là que toute initiation nécessite certains coûts et quelque sacrifice. Jesse découvre très vite que le monde de la mode est impitoyable et hypocrite mais parvient tout de même, grâce à sa beauté vertigineuse et inégalable, à sublimer tous les photographes et à défiler. Elle y prend goût et va jusqu’à embrasser son reflet. La chute est désormais actée. Elle qui faisait tant de manières même aux personnes les plus haïssables, change d’attitude et inverse ses vertus en vices et finit même par rejeter le seul ami qu’elle avait, une figure naïve et agaçante de la bien-pensance. Celui-ci insiste sur le fait que ce qu’il admire chez Jesse est sa « beauté intérieure ». Et puis quoi encore ?
Le processus de contre-initiation prend fin dans un manoir, où Jesse est cernée par les trois filles, qui la pourchassent et la violentent jusqu’à ce que mort s’en suive. Une fois les quatre triangles « réunis » on pourrait croire à une solidité, or la contre-initiation ne renforce pas mais détruit. René Guénon précise qu’il y a une prétention à une indépendance, à l’image de l’ange rebelle condamné à périr en enfer pour avoir voulu défier Dieu et l’égaler, qui n’est qu’illusoire. La contre-initiation est alors une impasse car elle ne peut conduire l’humain au-délà de son état d’humain.
Au moment où on pense que le film ne pourrait être plus glauque avec une histoire truffées de mystères, des lumières faibles et sombres ainsi que des personnages démoniaques, une scène lesbienne et nécrophile vient nous rappeler qu’il n’y a pas de limite. Une esthétique qui s’apparente à celle de David Lynch (Blue Velvet et Mulholland Drive notamment), libre, angoissante et paralysante.

par Mehdi Berrada avec la collaboration de Yassine Grall

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