Le 19 août 2017 à Dakar, le polémiste Kémi Séba brûle un billet de 5000 francs CFA lors d’un rassemblement pour dénoncer cette monnaie, symbole de la « Françafrique ». Ce geste fait alors ressurgir un débat aussi ancien que controversé, celui du franc CFA. Le geste symbolique crée la polémique et entraine de nombreuses manifestations durant le mois de septembre dans toute l’Afrique de l’ouest. Suite à ce geste, Kémi Séba est expulsé le 6 septembre 2017, par le Sénégal, vers la France accusé d’être « une menace grave pour l’ordre public » selon un document rendu public par le ministère de l’intérieur et de la sécurité publique sénégalais. Entre les bienfaits d’une monnaie commune dans une région en développement et les conditions dans lesquelles elle est utilisée, cette monnaie suscite le débat et pose la question de l’avenir des pays qui l’utilisent.

Pour comprendre pourquoi le franc CFA est tant décrié, il faut retracer son histoire. La France crée en 1939 la « zone franc » qui instaure un strict contrôle des changes dans ses colonies pour garantir un accès à ses matières premières malgré la guerre. C’est en 1945 que le franc des « Colonies Française d’Afrique » est créé, surnommé alors franc CFA. En 1958, après la décolonisation, il est renommé « Franc de la Communauté Financière d’Afrique » pour les pays d’Afrique de l’ouest et « Franc de la Coopération en Afrique centrale ». Les monnaies forment ce qu’on appelle la « zone franc ». La zone franc est régie par quatre principes qui déterminent son fonctionnement. La convertibilité du franc CFA est garantie de façon illimitée et dans n’importe quelle autre monnaie par le Trésor Public français. Le franc CFA est indexé sur le cours de l’Euro, 1 Euro équivaut à 655,957 Franc depuis 1999. Cette monnaie peut également s’échanger librement dans la zone Franc. Enfin, chaque pays est obligé de détenir 50% de ses réserves en franc CFA sur un compte du Trésor Public en France.

Une monnaie unique partagée par plusieurs Etats est censée favoriser les échanges économiques et la croissance. Pourquoi cet objectif n’a-t-il pas été atteint avec le franc CFA pourtant présenté comme un instrument de solidarité et de développement ?

Les aides françaises pour le développement se concentrent à hauteur de 72% en Afrique dont une grande majorité en Afrique subsaharienne. La zone Franc est qualifiée d’aide au développement et comme coopération financière par le ministère de l’économie et des finances. Ces aides se concentrent par exemple sur l’éducation, la santé, la réduction de la pauvreté et l’accès aux services bancaires comme un compte courant ou aux micro-crédits. De nombreuses campagnes de développement sont menées en Afrique mais peu de personnes en France s’interrogent sur les raisons du manque de développement. Et si la monnaie était l’une de ces causes qui fait que de nombreux pays de la zone Franc sont classés parmi les plus pauvres du monde ?

Pour répondre à cette question, il faut analyser les principes qui régissent cette monnaie et expliquer leurs conséquences.

Pour assurer la parité fixe du franc CFA sur l’euro, les banques centrales sont obligées de contrôler l’inflation qui est freinée à 2% pour l’Afrique de l’ouest et 3% pour l’Afrique centrale. Inévitablement, le contrôle de l’inflation limite les crédits accordés aux entreprises. L’investissement est freiné par l’objectif du contrôle de l’inflation et les potentiels de développement en sont amoindris. La double peine vient quand cette parité fixe avec l’euro fait de cette monnaie une monnaie trop forte pour ces pays. Le franc CFA devrait favoriser les échanges entre pays de la zone franc mais ceux-ci restent majoritairement tournés vers l’Europe. Par exemple, selon le ministère de l’économie et des finances français, les importations de la Côte d’ivoire en 2015 proviennent d’Europe à hauteur de 26%, après le Nigéria à hauteur de 16%, viennent ensuite la Chine et les Etats-Unis à hauteur de 13% et 5 % respectivement mais aucun pays de la zone franc ne figure dans les dix premiers pays partenaires de la Côte d’Ivoire. Le cours trop élevé du franc CFA pour ces pays crée un déficit de compétitivité qui favorise les importations venant de l’extérieur de la zone Franc.

Le cours élevé de la monnaie est également un problème pour la population. Kako Nubupko, économiste togolais et ancien ministre togolais, dans son livre «Sortie de la servitude monétaire : A qui profite le franc CFA ? » présente le franc CFA comme un « objet institutionnel non identifié » pour la population togolaise. Son cours élevé rend la monnaie inutilisable par certains habitants et ne sert pas l’économie locale. Certaines régions sont des économies sans monnaies avec une absence d’accès à des prestations bancaires comme l’accès au crédit et même à un compte courant. En réalité, le cours du franc CFA est favorable au entreprises étrangères qui investissent dans la zone franc. Les garanties de stabilité et de libre convertibilité enlèvent les risques d’une monnaie volatile.

D’autre part, l’obligation pour les pays de la zone franc de détenir 50% des réserves du franc CFA sur un compte d’opération au Trésor public français constitue une amputation importante de leurs budgets. Selon la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest, la réserve de franc CFA au Trésor public français était de 3098 milliards en 2014, soit 4,72 milliards d’euros. Pour les pays d’Afrique centrale, ce chiffre s’élève à 1126 milliards de franc CFA, soit 2 milliards d’euros, selon la Banque centrale de l’Afrique centrale. Les Etats africains se privent chaque année d’une somme d’argent importante pour respecter les principes du franc CFA. Autant d’argent qui aurait pu être investi dans le développement des infrastructures pourtant si nécessaires.

La solution serait de donner la souveraineté de cette monnaie aux pays qui l’utilisent pour qu’ils puissent décider eux-mêmes de leurs politiques monétaires et budgétaires. La conquête de l’indépendance passe par l’acquisition totale de la maîtrise du budget et de la monnaie. Une condition sine qua none du développement de ces pays, classés parmi les plus pauvres du monde.

Enfin, quand les problèmes de développement sont évoqués, l’analyse n’est pas faite de manière globale. Le développement économique de l’Afrique n’est pas seulement le problème de ces pays mais concerne le monde entier et notamment l’Europe. Les inégalités entre régions entraînent des déséquilibres qui se traduisent par des mouvements migratoires importants notamment vers l’Europe. Les mouvements migratoires vers l’Europe sont de plus en plus conséquents et posent le problème de l’intégration de ces populations. Les conditions déplorables dans lesquelles ces personnes sont accueillies devraient nous faire réfléchir sur les causes de ce problème plutôt que sur le nombre de personnes que chaque pays peut accueillir. Evidemment, ce n’est qu’une conséquence parmi tant d’autres mais bien souvent, la solution passe par un développement économique qui profite à tous.

En résumé, le franc CFA joue structurellement en défaveur des pays africains qui l’utilisent. En 2017, alors que la décolonisation s’est effectuée près de 50 ans plus tôt, il serait grand temps que ces pays gagnent une souveraineté totale qui passe par l’abandon de l’arrimage du franc CFA à l’euro. Aujourd’hui, le rôle des pays européens, et notamment la France, serait d’accompagner ces pays vers l’indépendance. En somme, le but n’est pas seulement de faire état du reste de la « Françafrique » mais aussi de montrer que l’absence de croissance et de développement en Afrique crée des déséquilibres qui ont des conséquences dans le monde entier.

          

by Vincent Larrieu

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