Alejandro Jodorowsky, un polymathe

Il serait sans doute plus facile de dénombrer les domaines qu’Alejandro Jodorowsky n’a pas sillonné tant ce dernier est polyvalent.  A la fois acteur, réalisateur, auteur de bande dessiné, mime, romancier et essayiste… La souplesse d’esprit de ce franco-chilien de 88 ans se reflète dans son œuvre généreuse. Peu connu du grand public, il est tout de même applaudi par des artistes d’envergure tels que John Lennon, David Lynch ou encore Orson Wells, notamment grâce aux succès de ses films El Topo et la Montagne sacrée, désormais cultes.

Nous nous intéresserons en particulier à ce film : La Danza de la realidad (“la danse de la réalité”).Sortie en 2013, cette œuvre d’art redonne à l’artiste ses lettres de noblesse, lui qui n’a rien perdu de sa superbe après 23 longues années d’absence. Jodo a dû se démener pour récolter le dernier peso auprès de ses fans afin que ce film voie le jour. Pas moins de 900 producteurs ont participé au projet, autant être tout de suite prévenu, Jodorowsky ne fait pas dans l’industriel.

Une œuvre explosive.

Rien de mieux que de commencer une œuvre irrationnelle que dans un cirque. Nous sommes à Tocopilla, au Chili, ville natale de Jodo. La Danza de la realidad, l’œuvre autobiographique qui est censée « guérir l’âme de l’auteur », relate la vie du petit Alejandrito. Doté d’une chevelure longue et dorée, il est d’une humeur sensible, d’un esprit doux et curieux et a le malheur d’être passionné par la poésie. C’est une des raisons pour lesquelles son père (joué par son fils, Brontis Jodorowsky) lui menait la vie rude, considérant la poésie inutile et propre aux « fiottes ». L’auteur dépeint la figure d’un père athée et staliniste, brusque et renfrogné en grossissant parfois le trait à l’image de sa manie d’uriner (littéralement) sur les informations communiquées par les chaînes radio. Cependant, il se réconfortait dans les bras de sa mère qui, naturellement, chantait ses paroles.
C’est là où repose cette danse de la réalité, l’auteur propose une réalité décalée, vue sous un angle faussement naïf d’un enfant, et ce en réalisant le rêve de sa mère qui voulait tant faire entendre sa voix dans un opéra en lui donnant une voie cantatrice ou encore en réconciliant son père avec lui-même via un voyage salvateur.
Ainsi, mêlant le fantastique au drame, le narrateur tente-t-il de travestir et d’affubler ses souvenirs douloureux par une couche de féerie aux couleurs acidulées et explosives, là où il est commun d’invoquer des airs sombres et mélancoliques.

Un bordel esthétique, tout un art.

S’apparentant au mouvement sud-américain realismo magico, tout ce qu’il met en scène doit être déchaîné, magique et sans limite. Il le dit lui-même « si on se conçoit comme un corps alors on est limité, mais si on se perçoit comme un esprit alors nos capacités sont infinies ».
Il se distingue par cette capacité à fait jaillir des choses les plus grinçantes, les plus abjectes et les plus folles, une esthétique insoupçonnée comme l’apparition de personnages imaginaires détraqués et loufoques. Et pourtant, il l’assure, c’est garanti sans acide.

La symbolique prend également une place centrale dans l’œuvre du réalisateur chilien, où l’influence fellinienne transparaît tout le long. Chaque objet inséré dans le film mérite qu’on s’y attarde, à l’instar de cet âne sur lequel se déchaîne la foule, faisant référence au bouc-émissaire dans les rites de purification, ou de cette scène où sa mère se coupe les cheveux, signe de force et de séduction, au moment où son mari prend le large.
Par ailleurs, la musique qui rythme cette danza est entièrement composée par son fils, Adan. Elle apporte, contrairement à l’ambiance dynamique et gaie, un aspect plus morne et relâché.

On a d’abord cru à une œuvre testament, jusqu’à ce que le second volet de son autobiographie, poesia sin fin, n’éteigne la rumeur. C’est un exercice plus que périlleux que de résumer l’œuvre de ce psycho-magicien, mais en tout cas on a affaire à un auteur qui exerce un art qui dérange, surprend et ose tout en apportant par ses réalisations spectaculaires, malgré son âge, une fraîcheur rare et salutaire au cinéma.

by Mehdi Berrada

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