La monnaie est définie dans le dictionnaire comme une « pièce de métal frappée par l’autorité souveraine pour servir à la mesure des valeurs, aux échanges, à l’épargne ». Lorsqu’on prête attention au mot « valeurs » contenu dans cette définition, on s’aperçoit que ce mot reflète deux aspects qui ne sont pas toujours forcément liés : la valeur économique des produits sur le marché et les valeurs qui font partie de nos convictions morales et guident nos décisions en tant qu’individus sociaux.

Ces deux acceptions créent un décalage entre le prix du produit et notre acte d’achat conçu d’un point de vue éthique. Aujourd’hui, la façon de consommer est devenue un moyen d’expression comme les autres, une façon de s’exprimer en tant que consommateur et citoyen. Néanmoins, le consommateur doit surmonter de nombreux obstacles au moment de choisir un produit dans un rayon rempli d’articles identiques. Il est ambitieux de penser que l’on prend une bonne décision sans accès à toute l’information que l’on souhaiterait avoir d’un produit, notamment son mode de production ou encore les salaires perçus par les travailleurs.

Pourtant, notre époque est décrite comme « l’ère de l’information ». Notre société est une société globalisée où les connexions entre les pays se multiplient pour assurer l’approvisionnement en énergie, nourriture et autres produits considérés comme étant des produits de base. Cependant, il semblerait que la massification des réseaux, de plus en plus marquée, ait tendance à complexifier les relations entre les agents économiques.

C’est dans ce contexte que plusieurs villes françaises et étrangères ont observé l’émergence de mouvements locaux. Le but était de faire face aux défis liés à ce qui pourrait être qualifié de nouvel ordre mondial. À l’intérieur de certains de ces mouvements locaux, le rôle de la monnaie est devenu central à l’heure où s’ouvre le débat sur la localisation. Selon le Complementary Currency Resource Center, on trouve maintenant plus de 300 monnaies locales en fonctionnement dans le monde. Ce sont des monnaies complémentaires aux monnaies officielles, que ce soit le dollar, l’euro ou d’autres. Pour l’Hexagone seul, on en relèverait entre 30 et 50 en circulation.

Historiquement, les monnaies locales se créent surtout pendant les périodes d’instabilité financière. Ainsi, pendant la crise des années 1930, une monnaie appelée Wörgl est apparue en Autriche, impulsée par les idées de l’économiste Silvio Gesell qui promouvait la circulation de cette monnaie par une diminution de sa valeur de 1% par mois. De cette façon, on accélérait la vitesse de circulation et diminuait le risque spéculatif, le but final étant de redonner à la monnaie son pouvoir réel d’échange.

Par la suite, plusieurs villes et régions ont suivi ces initiatives monétaires. En Angleterre, par exemple, le Brixton pound est même utilisé pour payer des impôts et une partie des salaires des fonctionnaires. Ces monnaies répondent à plusieurs objectifs : réunir les organisations locales pour promouvoir les PME, contribuer à l’attachement des gens au terroir et leur permettre de construire des liens sociaux, sans oublier la protection environnementale.

À Toulouse, le projet de monnaie complémentaire, le Sol-Violette, est né en 2009 inspiré par le forum Économie Sociale et Solidaire qui a eu lieu à Toulouse cette année-là. Une décision encouragée par la Mairie de Toulouse qui a financé le lancement et l’expérimentation du projet pendant six mois, de mai à décembre 2011. D’abord mis en place dans trois quartiers de la ville (Grand Mirail, Rangueil et Centre-ville), le projet s’est peu à peu étendu à la ville entière, puis à la région toulousaine dans son ensemble.

Avant le Sol, il n’existait en France qu’une seule autre monnaie locale, l’Abeille, lancée en 2010 dans la commune de Villeneuve-sur-Lot en région Nouvelle-Aquitaine. Maintenant, à peu près 2500 personnes et un peu plus de 200 commerçants font partie du projet et échangent un volume de cinquante mille sols. Un des principaux avantages de ce projet est la possibilité qu’il donne aux citoyens d’intégrer un réseau d’acteurs partageant une façon de produire et d’échanger respectueuse, juste et humaine. Il donne ainsi l’opportunité de réduire l’incertitude liée aux décisions auxquelles nous faisons fasse tous les jours lorsque nous consommons.

Pour adhérer au réseau Sol, les entreprises doivent respecter une charte de valeurs et remplir un dossier d’agrément afin de garantir l’éthique des pratiques de chaque prestataire. Les questions comprises dans le questionnaire font référence, entre autres, à l’usage de l’énergie, l’utilisation des circuits courts, l’égalité salariale, le bien-être des salariés et la politique de traitement des déchets. Ainsi, on peut dire que les solistes –utilisateurs du Sol Violette– ne sont pas seulement des consommateurs, mais aussi des acteurs locaux qui renforcent la qualité des échanges et les rapports entre les personnes de leur communauté.

Chaque euro qui est échangé contre des Sols est destiné à une banque éthique : soit au fond équitable du Crédit Coopératif, soit aux crédits à taux zéro du Crédit Municipal qui visent à aider les citoyens en difficulté financière. Par conséquent, le parcours  suivi par  l’argent est identifié, ce qui aurait été irréalisable avec une monnaie aussi globalisée que l’euro. Actuellement, seulement 2% des échanges monétaires qui ont lieu chaque jour dans le monde concernent l’économie réelle, les 98% restants relevant de la spéculation financière sur les marchés internationaux. Par conséquent, la réalité économique parait s’être éloignée de la définition initiale de l’économie, celle-ci étant l’administration raisonnable des biens. C’est pourquoi les monnaies locales promeuvent le retour aux échanges réels qui font de chaque consommateur un agent actif dans leur réseau.

Légalement, toutes les monnaies locales en France sont encadrées, depuis 2014, par la loi relative à l’économie sociale et solidaire. Notamment, l’article 16 établit que l’émetteur de la monnaie doit être une association dont les utilisateurs sont bien identifiés et adhérents à l’association. Étant donné que le volume de transaction n’est pas très élevé, les échanges sont considérés comme une activité associative d’intérêt général. Ainsi, pour l’instant, le Sol Violette n’est pas assujetti à une régulation monétaire. Néanmoins, cette réglementation deviendrait plus complexe si l’organisation créait un réseau numérique avec un niveau de transactions plus large.

L’adoption de l’option du paiement numérique en Sol Violette viserait à faciliter les échanges entre fournisseurs et prestataires. De cette façon, les opérations deviendraient plus efficaces au niveau de la dynamisation de la circulation de la monnaie, ce qui contribuerait à créer de la richesse dans la ville. Toutefois, le format papier resterait en circulation, puisqu’il est considéré comme un outil pédagogique : celui de la monnaie qu’on peut toucher, échanger, et posséder.

De la même façon que dans la nature il n’existe pas qu’une seule espèce, le système économique pourrait ressembler à un écosystème composé de plusieurs monnaies. De cette manière, si une monnaie était affectée par une crise, une autre pourrait permettre au système de perdurer et de ne pas complètement se bloquer. Les investisseurs diversifient aujourd’hui leur portefeuille afin d’optimiser leurs investissements. Dans la même logique, une diversité monétaire diminuerait les fluctuations globales, qui auraient donc moins d’impact sur les échanges quotidiens au niveau local.

On connaît déjà les avantages de la diversité, de la transdisciplinarité, et de l’enrichissement culturel. Les projets comme celui du Sol ouvrent le débat sur les différentes manières d’échanger. La croissante implication des citoyens dans leur voisinage et leur quartier stimule la richesse des villes. L’économie se rapproche ainsi des valeurs de ceux qui lui permettent de fonctionner : les consommateurs.
Je remercie Mme Kawa-Topor pour le dévouement et la délicatesse avec lesquels elle fait son métier, ainsi que M. Bezy pour m’avoir invitée à découvrir le réseau Sol Violette à Toulouse.

par Sara Rueda Fernández

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